EXTRAIT DU COMMENTAIRE
Le texte que nous allons étudier est un extrait du chapitre 55 de Gargantua, écrit en 1534 par François Rabelais, écrivain humaniste de la renaissance et auteur de Pantagruel, oeuvre condamnée la même année par la Sorbonne.
Frère Jean, ayant remporté des victoires et fait preuve de grand courage, a obtenu comme récompense de la part de Grandgousier le droit de fonder une Abbaye. Le chapitre 55 nous présente la vie à l'Abbaye de Thélème qua Gargantua a fait construire selon le goût de frère Jean. Dans ce texte argumentatif, Rabelais nous donne un modèle de la société idéale. Dans un espace religieux complètement dénaturé.
Nous allons donc nous demander en quoi l'Abbaye de Thélème est une société utopique : Dans un premier temps, nous verrons quelles sont les qualités requises pour l'élaboration d'une société idéale, puis nous étudierons les caractéristiques de ce nouvel espace religieux pour analyser les limites de cette utopie...
Toute leur vie était ordonnée non selon des lois, des statuts ou des règles, mais selon leur bon vouloir et leur libre arbitre. Ils se levaient quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, et dormaient quand le désir leur en venait. Nul ne les réveillait, nul ne les contraignait à boire, à manger, ni à faire quoi que ce soit. Ainsi en avait décidé Gargantua. Pour toute règle, il n'y avait que cette clause, Fais ce que voudras ; parce que les gens libres, bien nés et bien éduqué, vivant en bonne compagnie, ont par nature un instinct, un aiguillon qui les pousse toujours à la vertu et les éloigne du vice, qu'ils appelaient honneur. Ces gens-là, quand ils sont opprimés et asservis par une honteuse sujétion et par la contraint, détournent cette noble inclination par laquelle ils tendaient librement à la vertu, vers le rejet et la violation du joug de servitude ; car nous entreprenons toujours ce qui nous est interdit et nous convoitons ce qui nous est refusé.
C'est cette liberté même qui les poussa à une louable émulation : faire tous ce qu'ils voyaient faire plaisir à un seul. Si l'un ou l'une d'entre eux disait : « Buvons », ils buvaient tous ; s'il disait : « Jouons », tous jouaient ; s'il disait : « Allons nous ébattre aux champs » tous y allaient. S'il s'agissait de chasser à courre ou au vol, les dames, montées sur de belles haquenées suivies du palefroi de guerre, portaient sur leur poing joliment gantelé un épervier, un laneret ou un émerillon. Les hommes portaient les autres oiseaux.
Ils étaient si bien éduqués qu'il n'y avait parmi eux homme ni femme qui ne sut lire, écrire, chanter, jouer d'instruments de musique, parler cinq ou six langues et y composer, tant en vers qu'en prose. Jamais on vit de chevaliers si vaillants, si hardis, si adroits au combat à pied ou à cheval, plus vigoureux, plus agiles, maniant mieux les armes que ceux-là ; jamais on vit de dames si fraiches, si jolies, moins acariâtres, plus doctes aux travaux d'aiguille et à toute activité de femme honnête et bien née que celles-là.
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