Lettres persanes : Lettre XXX (30)



EXTRAIT DU COMMENTAIRE

Nous allons étudier la Lettre 30 des Lettres persanes de Montesquieu, philosophe et écrivain du XVIIIème siècle, siècle des lumières, né en 1689 et mort en 1755. Il est de souche noble. Il est l'auteur des Lettres persanes et de L'Esprit des lois. Ses contemporains sont les encyclopédistes, Voltaire, Rousseau, D'Alembert et Diderot. Il s'agit d'une critique. Il renouvelle sa satire des embarras de Paris. Rica visite la France. Au-delà de l'exotisme oriental, les Lettres persanes sont une critique des mœurs et des institutions françaises. Le passage se situe sous Louis XIV. Dans le but de répondre à la problématique, quel regard l'autre porte t-il sur nous, nous étudierons dans un premier temps, le récit amusé d'une expérience et en second lieu, sa signification...



TEXTE ETUDIE

RICA AU MEME.

A Smyrne.

Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à l'extravagance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé comme si j'avais été envoyé du ciel: vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j'étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi ; les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m'entourait. Si j'étais aux spectacles, je voyais aussitôt cent lorgnettes dressées contre ma figure: enfin jamais homme n'a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d'entendre des gens qui n'étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux: Il faut avouer qu'il a l'air bien persan. Chose admirable ! Je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m'avoir pas assez vu.

Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à la charge: je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et quoique j'aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d'une grande ville où je n'étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l'habit persan, et à en endosser un à l'européenne, pour voir s'il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d'admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement. Libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m'avait fait perdre en un instant l'attention et l'estime publique ; car j'entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la bouche ; mais, si quelqu'un par hasard apprenait à la compagnie que j'étais Persan, j'entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement: Ah ! ah ! monsieur est Persan ? C'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ?

A Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712.



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