Rhinocéros : Acte I



EXTRAIT DU COMMENTAIRE

Le texte que nous allons étudier est tiré de la pièce de théâtre « Rhinocéros » d'Eugène Ionesco, représentée pour la première fois en 1960. Cette pièce, appartenant au théâtre d'avant-garde, raconte l'histoire de la population d'un petit village provincial qui se transforme petit à petit en rhinocéros. Bien que Ionesco se refuse à un théâtre engagé, cette transformation symbolise la montée du totalitarisme contre lequel s'est battu l'auteur durant toute sa vie.

Dans cette scène d'exposition, deux amis, Jean et Bérenger, se rencontrent à la terrasse d'un café. Nous verrons quels sont les ressorts essentiels de ces premières répliques en étudiant tout d'abord l'opposition des personnages, puis le comique de la situation, et enfin le symbolisme du passage...



TEXTE ETUDIE

Bérenger, venant de la gauche
Bonjour, Jean.

Jean
Toujours en retard, évidemment ! (Il regarde sa montre-bracelet.) Nous avions rendez-vous à onze heures trente. Il est bientôt midi.
          
Bérenger
Excusez-moi. Vous m'attendez depuis longtemps ?

Jean
Non. J'arrive, vous voyez bien.
Ils vont s'asseoir à une des tables de la terrasse du café.

Bérenger
Alors, je me sens moins coupable, puisque...vous-même...

Jean
Moi, c'est pas pareil, je n'aime pas attendre, je n'ai pas de temps à perdre. Comme vous ne venez jamais à l'heure, je viens exprès en retard, au moment où je suppose avoir la chance de vous trouver.

Bérenger
C'est  juste... c'est juste, pourtant...

Jean
Vous ne pouvez affirmer que vous venez à l'heure convenue !

Bérenger
Evidemment...je ne pourrais l'affirmer.
Jean et Bérenger se sont assis

Jean
Vous voyez bien.

Bérenger
Qu'est-ce que vous buvez ?
          
Jean
Vous avez soif, vous, dès le matin ?

Bérenger
Il fait tellement chaud, tellement sec.

Jean
Plus on boit, plus on a soif, dit la science populaire...

Bérenger
Il ferait moins sec, on aurait moins soif si on pouvait faire venir dans notre ciel des nuages scientifiques.

Jean, examinant Bérenger
Ça ne ferait pas votre affaire. Ce n'est pas d'eau que vous avez soif, mon cher Bérenger...

Bérenger
Que voulez-vous dire par là, mon cher Jean ?

Jean
Vous me comprenez très bien. Je parle de l'aridité de votre gosier. C'est une terre insatiable.

Bérenger
Votre comparaison, il me semble...

Jean, l'interrompant
Vous êtes dans un triste état, mon ami.

Bérenger
Dans un triste état, vous trouvez ?

Jean
Je ne suis pas aveugle. Vous tombez de fatigue, vous avez encore perdu la nuit, vous baillez, vous êtes mort de sommeil.

Bérenger
J'ai un peu mal aux cheveux...

Jean
Vous puez l'alcool !

Bérenger
J'ai un petit peu la gueule de bois, c'est vrai !

Jean
Tous les dimanches matin, c'est pareil, sans compter les jours de la semaine.

Bérenger
Ah !
Non, en semaine, c'est moins fréquent, à cause du bureau...

Jean
Et votre cravate, où est-elle ? Vous  l'avez perdue dans vos ébats !

Bérenger, mettant la main à son cou
Tiens, c'est vrai, c'est drôle, qu'est-ce que Jai bien pu en faire ?

Jean, sortant une cravate de la poche de son veston
Tenez, mettez celle-ci.

Bérenger
Oh, merci, vous êtes bien obligeant.
Il noue la cravate  à son cou.

Jean, pendant que Bérenger noue sa cravate au petit bonheur
Vous êtes tout décoiffé ! (Bérenger passe les doigts dans ses cheveux.) Tenez voici un peigne !
Il sort un peigne de l'autre poche de son veston

Bérenger, prenant le peigne

Merci.
Il se peigne vaguement

Jean
Vous ne vous êtes pas rasé ! Regardez la tête que vous avez.
Il sort une petite glace de la poche intérieure de son veston, la
Tend à Bérenger qui s'y examine ; en se regardant dans la glace,
Il tire la langue.

Bérenger
J'ai la langue bien chargée.

Jean, reprenant la glace et la remettant dans sa poche
La cirrhose vous menace, mon ami.

Bérenger, inquiet
Vous croyez,...

Jean, à Bérenger qui veut lui rendre la cravate.
Gardez la cravate, j'en ai en réserve.

Bérenger, admiratif
Vous êtes soigneux, vous

Jean, continuant d'inspecter Bérenger
Vos vêtements sont tout chiffonnés, c'est lamentable, votre chemise est d'une saleté repoussante, vos souliers... (Bérenger essaye de cacher ses pieds sous la table). Vos souliers ne sont pas cirés... Quel désordre !... Vos épaules ...

Bérenger
Qu'est-ce qu'elles ont, mes épaules,...

Jean
Tournez-vous. Allez, tournez-vous. Vous vous êtes appuyé contre un mur... (Bérenger étend mollement sa main vers Jean.) Non, je n'ai pas de brosse sur moi. Cela gonflerait les poches. (Toujours mollement, Bérenger donne des tapes sur ses épaules pour en faire sortir la poussière blanche ; Jean écarte la tête.)
Oh ! Là là... Où donc avez-vous pris cela ?

Bérenger
Je ne m'en souviens pas.

Jean
C'est lamentable, lamentable ! J'ai honte d'être votre ami.

Bérenger
Vous êtes bien sévère...

Jean
On le serait à moins !

Bérenger
Ecoutez, Jean. Je n'ai guère de distractions, on s'ennuie dans cette ville, je ne suis pas fait pour le travail que j'ai... tous les jours, au bureau, pendant huit heures, trois semaines seulement de vacances en été ! Le samedi soir, je suis plutôt fatigué, alors, vous me comprenez, pour me détendre.

Jean
Mon cher, tout le monde travaille et moi aussi, moi aussi comme tout le monde, je fais tous les jours mes huit heures de bureau, moi aussi, je n'ai que vingt et un jours de congé par an, et pourtant, pourtant vous me voyez. De la volonté, que diable !...



ACCES AU TELECHARGEMENT

Pour accéder au commentaire de texte,
CLIQUEZ sur le drapeau correspondant à votre pays en bas de page et suivez les instructions afin d'obtenir un code d'accès.







Inscrivez-vous à notre newsletter pour être informé des dernières nouveautés